Mes livres

Tout a commencé pour moi au début des années 1990. J’étais journaliste politique pour La Croix et un éditeur m’avait approchée pour me demander la biographie d’un homme politique alors inconnu du grand public : François Bayrou. Le défi m’avait amusée. Le livre était sorti en 1995, au moment même où l’homme devenait ministre (éditions Bartillat).

Par la suite, j’ai publié des livres retraçant des enquêtes liées notamment à mon travail de reporter, sur le suicide et la prostitution des mineurs (éditions Casterman).

Puis j’ai découvert ce qui me semble être une de mes vocations: retracer la vie de femmes dont j’estime qu’elles n’ont pas reçu l’accueil et la reconnaissance auxquels elles pouvaient prétendre au vu de leur vie, de leur engagement ou de leur talent.

En 2009, une amie psychanalyste m’entraina voir l’adaptation, par Didier Long, de la pièce de théâtre « Paroles et guérison » de Christopher Hampton. Celle-ci raconte la relation entre Freud et Jung, avec en filigrane de cette histoire, la figure de Sabina Spielrein, magnifiquement interprétée par Barbara Schultz.

Bouleversée par ce personnage de jeune femme ardente, j’entrepris de me renseigner sur cette fameuse Sabina Spielrein. Je tombai d’abord sur la très belle revue de psychanalyse Le Coq Héron (2009) puis sur la publication d’extraits de son journal et de sa correspondance, Sabina Spielrein, entre Freud et Jung (Aubier, 1981). Des documents qui nourrirent ma passion pour cette femme mais également mes interrogations. Tous ses écrits cessent en 1923, date à laquelle on sait qu’elle avait rejoint la Russie soviétique pour y enseigner la psychanalyse. Mais qu’avait-elle fait pendant les vingt années suivantes ? Avait-elle publié ? De quoi avait-elle vécu ? Même la date de sa mort était incertaine ; tout au plus la situait-on pendant la Seconde Guerre mondiale.
En 2011, le film de David Cronenberg, « A most dangerous method » provoqua mon agacement. Sous les traits de Keira Knightley, Sabina Spielrein devenait une jolie folle, adepte de la fessée érotique, une passante dans l’histoire de la psychanalyse. Comment admettre que le simple qualificatif de « maîtresse de Jung » subsiste, cent ans près les faits ? Comment a-t-on pu laisser tomber dans l’oubli non seulement une telle personnalité mais également une telle précurseure ?
Certes, Sabina Spielrein fut la première hystérique guérie par la psychanalyse et, occasionnellement, la maîtresse de Jung. Mais elle fut également l’auteure de la première thèse de médecine à contenu psychanalytique, l’une des premières femmes à intégrer le cercle de la société psychanalytique de Vienne, une pionnière de la psychanalyse d’enfant et une défricheuse de la pensée psychanalytique : c’est elle qui, dès 1911, évoquera une pulsion de mort s’opposant à la pulsion de vie freudienne, théorie que Freud balaiera d’un revers de mains avant de s’y rallier en 1920. C’est elle qui, la première, refuse la position « passive », essentiellement liée à leur fonction reproductive, dans laquelle la psychanalyse cantonne alors les femmes. C’est elle qui s’interroge la première sur le développement du nourrisson, bien avant Anna Freud et Mélanie Klein.

Je me décidai à partir sur les pas de Sabina Spielrein. C’est dans sa Russie natale, dans la ville de Rostov-sur-le-Don où elle naquit, grandit et mourut que je retrouvai sa trace. Avec l’aide de l’historien Paul Gradvohl, j’ai remonté la longue chaîne de ses errances, entre Varsovie, Zurich, Genève, Vienne, Berlin, Moscou, de ses abandons, de ses renoncements. Jusqu’à la tombe commune où elle repose avec ses filles et les 18 000 juifs de la communauté de Rostov, fusillés par les Nazis.

Née juive, russe et femme, Sabina Spielrein n’a jamais connu la reconnaissance que son intelligence et sa passion auraient dû lui offrir. Au contraire, tout lui fut dérobé. Son enfance et son innocence furent massacrées par son père ; ses idées et ses fulgurances furent dénigrées puis récupérées par ceux qu’elle considérait comme ses maîtres, Jung et Freud ; sa famille fut décimée par Staline et Hitler.

A travers ce livre, j’ai voulu rendre une place légitime à une femme injustement oubliée. Pour que son histoire soit appréciée du plus grand nombre et ne se résume pas à une note de bas de page dans un dictionnaire de psychanalyse, j’ai volontairement mis en scène et, parfois, romancé ce récit. Mais tous les faits cités sont authentiques et, si certaines interprétations n’appartiennent qu’à moi, rien n’a été inventé.

Cette biographie a été classée dans les cents meilleurs livres de l’année 2018 et les quatre meilleurs livres « psy » par le magazine Lire

Editions Fayard, 2018

Karen Blixen est célèbre pour être l’auteure de « Une ferme africaine », le récit de la vie en Afrique de cette danoise, née en 1885. La baronne Blixen est aujourd’hui connue de nombre d’entre nous, à travers les traits de Meryl Streep dans le film « Out Of Africa ».

Mais c’est encore un beau mais simpliste résumé de la vie fascinante et du talent d’écrivaine de cette femme.

Née en 1885, riche puis ruinée, baronne, passionnée et amoureuse, désespérée aussi, malade de la syphilis, victime de drames familiaux violents et en rupture avec le mode de vie de sa classe sociale, Karen Blixen aura payé très cher son entrée en littérature alors qu’elle approche de la cinquantaine. Connue pour son roman autobiographique « La ferme africaine », elle aura passé plus de quinze ans en Afrique du Sud dans une plantation de café qui mangera toute sa fortune. Revenue en Europe en 1931, elle deviendra une figure de premier plan de la vie artistique danoise et internationale. Pendant trente ans, jusqu’à sa mort en 1962, elle écrira et sera reconnue au point d’être régulièrement citée pour le prix Nobel de littérature.

Editions Libretto, 2015

Comme Sabina Spielrein, j’ai également découvert la figure de Charlotte Delbo par le biais d’une amie qui m’avait offert sa trilogie « Auschwitz et après ». Fascinée par l’écriture et le talent de cette femme, j’avais recherché des informations supplémentaires sur elle. Mais, aucun document n’existait. On savait juste que cette jeune femme, née en 1913, avait été la secrétaire de Louis Jouvet. Résistante communiste, elle avait été emprisonnée en 1942 et déportée à Auschwitz et Ravensbrück pendant 27 mois.

Je me suis donc plongée pendant de nombreuses années dans l’histoire de Delbo. Je me suis associée à l’historien Paul Gradvohl et nous avons fait paraître, en 2013, à l’occasion du centenaire de sa naissance, la première biographie de Charlotte Delbo.

« O vous qui savez, Saviez-vous que les pierres du chemin ne pleurent pas, qu’il n’y a qu’un mot pour l‘épouvante, qu’un mot pour l’angoisse? Saviez-vous que la souffrance n’a pas de limite, l’horreur de frontière. Le saviez-vous, vous qui savez ».

Elle a 33 ans, la jeune femme qui écrit ces vers, au printemps de 1946. Elle est internée en Suisse, dans une clinique, pour soigner un corps meurtri par vingt sept mois de déportation, un cœur abimé et une âme mal en point. Après la lutte contre l’occupant nazi dans la résistance française, l’emprisonnement, la déportation à Auschwitz puis Birkenau, la libération, elle s’est écroulée. Vaincue par toutes ces morts dont elle n’a pas pu faire le deuil, cette mort qu’elle a frôlée de tellement près et dont elle ne comprend pas qu’elle ne l’ait pas emportée, comme elle a pris l’homme qu’elle aimait, ses compagnes de combat, ses amies de camp. Alors pour repousser les ombres, elle écrit. Elle écrit comme on pleure, elle écrit comme on vomit. Et puis, elle enferme ce manuscrit dans un tiroir, puis dans un carton. « Aucun de nous ne reviendra », ainsi qu’elle l’a nommé en empruntant des vers de Guillaume Apollinaire, l’un des textes les plus forts, les plus puissants de la littérature concentrationnaire, disparaît pour vingt ans.

Il paraît aux éditions de Minuit, en 1965, pour témoigner. Ses mots, son ton sans pathos, sa précision dans les descriptions, son implacable talent. Avec la parution de ces livres, un verrou saute chez Delbo. Elle ne cessera plus d’écrire, textes, chroniques, poèmes, pièces de théâtre. L’écriture comme ultime moyen de résistance, l’écriture comme acte politique.

Alors que le cancer du poumon qui rattrape cette grande fumeuse la prive lentement de ses forces, Delbo écrit et témoigne jusqu’au bout. Elle enchaîne les conférences, notamment aux Etats-Unis où son œuvre ne cesse de susciter des thèses et ses pièces d’être montées. Alors qu’elle est ignorée en France. Au Pavillon français d’Auschwitz, des cinq portraits symboles de la déportation française, elle est la seule non-juive. Un hommage posthume. Ses dernier mots, sur son lit d’hôpital, sont pour sa meilleure amie : « Tu leur diras, toi, que j’ai eu une belle vie ».

Ce livre a reçu le prix de la Biographie et le prix de la Critique 2013.

Editions Fayard 2013 (et 2015 pour le poche)

Aujourd’hui épuisés, ces deux essais à destination des adolescents sont le fruit de longues enquêtes dans le cadre de mon travail journalistique.

Editions Casterman (1998 et 2000)

Ma toute première biographie. L’homme était alors inconnu du grand public et un long portrait que j’avais fait de lui dans le journal La Croix avait donné à un éditeur l’envie d’en savoir plus. Quatre ans plus tard, il devenait ministre du gouvernement Balladur et je quittais le journalisme politique (aucun lien de cause à effet!). En 2007, à l’occasion de l’élection présidentielle où François Bayrou a obtenu 18,5% des suffrages, cette biographie a été mise à jour par Virginie Le Guay – chef du service politique de Paris Match – et republiée.

Editions Bartillat (1994 et 2007)